LENNY DI LORENZO

Héritier de la grande tradition de la photographie de rue, Lenny Di Lorenzo nous invite avec « So Home » à la traversée d’un célèbre quartier du centre de Londres où il vit et travaille depuis plusieurs années. C’est d’ailleurs là que je le rencontrai moi-même pour la première fois. Il y a de ça un peu plus de dix ans, je résidais dans Covent Garden, entre Seven Dials et Tower Street, de l’autre côté de Shaftesbury Avenue, à deux pas, que dis-je, à un jet de pierre de Soho, où nous finirions tous les deux par nous croiser assez régulièrement, pas chaque soir, enfin presque, et le plus souvent dans un bar à cocktails qui n’existe plus aujourd’hui sur Wardour Street, avec son fumoir adjacent de la taille d’une boîte à gants, entièrement meublé en bois foncé, fauteuils de cuir noir et tables basses qu’encombraient seulement d’élégants cendriers en acier sur pied, sans oublier sa cave à cigares cubains tout droit importés de La Havane. Pour le Parisien de naissance que je suis, Soho, lui expliquais-je, me fait penser à un vague mélange de Pigalle et de Quartier latin… Pour l’Italien qui l’est, me rétorque-t-il, Soho, ce serait plutôt tous les cercles de l’enfer, comme l’a décrit Dante Alighieri dans « La Divine Comédie ».

Sans ambages, le plus directement du monde, avec la pointe d’ironie qu’il faut, son entrée en matière eut le mérite de frapper mon imagination dans le mille ! Pour la petite histoire, le nom de « Soho » viendrait à l’origine d’un cri de chasse, son utilisation pour désigner ce quartier situé dans le West End et l’arrondissement de Westminster, remontant avant la Grande Peste de Londres qui ravagea la capitale anglaise au milieu du XVIIème siècle. Entre Charing Cross Road à l’est et Regent Street à l’ouest, Oxford Street au nord et Leicester Square au sud, Soho inaugura sa réputation de quartier à bordels il y a déjà cent cinquante ans. De Piccadilly Circus à China Town, c’est encore le rendez-vous à l’heure actuelle de tous les gens de la nuit, des personnages plus ou moins recommandables, exclusivement fréquenté par des êtres à la dérive, en rupture de ban, hormis certains touristes perdus en mal de sensations, en quête de paradis artificiels ou de plaisirs illicites. Bars de nuit, casinos, boîtes à claques, clubs de jazz, strip joints, peep shows, clandés de deuxième catégorie et autres boxons privés… On y trouve tout ce que la profonde solitude ou la dépravation accélérée peut désirer dans ces zones d’ombres où le noir l’emporte toujours sur le rose.

De jour comme de nuit, Di Lorenzo s’intéresse à la face cachée de ce monde ignoré dont le spectacle changeant à la lumière vacillante de ces vies dissolues reflète irrémédiablement tous les excès, toutes les folies. Bien sûr, il y a du photo-journalisme dans l’air, à travers ces clichés pris sur le vif, à la dérobée. Que ce soit dans la rue ou des espaces intérieurs — pour la plupart, des lieux de passage, des lieux de transit : chambres d’hôtel, rooftops, arrières-salles, cages d’escaliers, rebords de fenêtres —, Di Lorenzo y traque l’extraordinaire ou le bizarre des choses, d’une silhouette, d’un visage, d’un geste quelconque, à la recherche d’images poétiques. Comme d’autres du genre humaniste, lui aussi cherche à saisir à quoi ressemble cette réalité crue, à montrer les modifications qu’elle subit, quand il la photographie dans son style âpre, bien que jamais brutal, avec finesse, en ‘live’. Loin d’être moralisateur, il en célèbre d’autant mieux le charme éphémère et l’impact existentiel. Avec ses contours flous, ses formes contrastées, voyez comme sa photo s’accroche aux détails immédiats d’une scène, en général des situations dépourvues de tout événement, qui ne correspondent pas à des moments cruciaux, mais à des instants d’absence, d’une banalité sans nom, à la surface.

Contrairement au photo-journalisme, ces images, leur contenu factuel, ne sont pas chargées d’effets triviaux ou standardisés. L’attention particulière chez Di Lorenzo qui y est donnée au cadrage, à l’éclairage, à la composition, en fait évidemment autre chose que du reportage. À la fois photographie de présence et photographie spontanée, Di Lorenzo en traduit l’expérience fugitive entre différents niveaux de vérité et d’imagination. Regard franc, lucide, obsessionnel, ainsi fait-il éclater le vernis d’un univers chimérique, illusoire, truqué, stimulant l’esprit au-delà du simple domaine du visible, quand celui-ci tend à se dissoudre dans son propre fantasme, sa propre fiction. Pas tout à fait documentaire, non plus provocatrice, assurément créative, cette photo rude, parfois à la limite, voire à des distances extrêmement proches où le photographe n’hésite pas s’immiscer dans le champ de vision des personnages qu’il aborde (chacun des deux conscients de la présence de l’autre), et parfois aussi romantique, éloquente, mystérieuse, du moins étaye-t-elle chaque coin de rue, jusqu’à chaque battement de cils, d’un vrai sentiment.

Un environnement débauché, glauque, interlope, l’atmosphère surchauffée, morbide, électrique d’un quartier bien connu pour ses frasques et ses dangers, voilà donc le décor londonien dans lequel Lenny Di Lorenzo nous plonge de plain-pied avec « So Home », non sans un certain goût de l’expérimentation, comme s’il s’agissait de voir ce qui peut apparaître dans l’objectif de son appareil photo et de le capturer de manière intuitive, si ce n’est aléatoire, à contre-courant, dans un déroulement narratif à forte valeur autobiographique. Est-ce suffisant pour affirmer que ces images constituent une forme de journal intime, de journal visuel par-delà les apparences ? Sur ce thème digne d’un scénario pour film noir, il ne s’agit pas d’images isolées effectivement, mais d’un ensemble s’inscrivant dans une série photographique. Même s’il admet une liberté totale d’intervention, dont on ne saurait soustraire ni le hasard des rencontres ni la part d’ambiguïté, on ne peut douter en tout cas du rapport transactionnel, voire cinématographique, qui s’établit entre l’artiste et ses différents sujets, des plus anodins aux plus spectaculaires. Par opposition au photographe de plateau, Di Lorenzo s’écarte en revanche de toute réification possible du modèle photogénique, en ajustant ses plans larges ou resserrés de multiples façons : décalage, contre-plongée, mise en abîme, angle de vue où le langage corporel notamment contribue à renforcer l’esprit visuel dont il veut révéler la charge expressive. Et ce, semble-t-il, pour permettre à l’image d’échapper in fine à son propre contexte, à sa propre simulation.

Outre l’influence du cinéma — Di Lorenzo consent volontiers être marqué par l’œuvre d’un Federico Fellini ou d’un John Cassavetes —, ces clichés évoquent également la formation musicale de leur auteur, son métier de compositeur. Comme l’exposition l’indique dans son sous-titre « A journey through a musician’s dream », Di Lorenzo tisse clairement avec « So Home » un lien métaphorique entre la musique et la photographie, entre les sons et les images pour faire entendre sa manière de voir. Et si l’on devait « mélographier » ses photos, sans doute faudrait-il le faire, en forme de clin d’œil, sur les pages d’un papier journal à la fumée d’un Toscano à l’arôme terreux et salé… Ainsi Di Lorenzo image-t-il les aléas du monde, d’une intensité troublante, pour mieux en capter le rythme, le mouvement, le chaos, chaque bruit, et puis les résonances, les dissonances, les contrepoints, les fausses notes, les appels, les murmures, et les silences aussi.

Renaud Siegmann Aix-en-Provence, printemps 2022.

So Home, 2019-2021

Angels hide on the rooftops, 2020
Sandringham Flats, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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Old mates, 2020
D’Arblay Street, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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Liliths , 2020
Hornsey, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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Wild life photography, 2020
Sanctum Hotel, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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How long?, 2020
The French House, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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The decent birds, 2020
Frith Street, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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You can’t have me, 2021
Trisha’s Bar, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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Sun bathing demon, 2021
St. Anne’s Court, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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So home, 2019
Frith Street, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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Snaring is caring , 2021
The Blue Posts, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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I wish I were a tough guy, 2020
Sandringham Flats, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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Consequences, 2020
Dean Street, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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Emancipation, 2020
Broadwick Street, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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At first, flames look like feathers, 2020
Trisha’s Bar, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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The truth is always in the eyes, 2021
Jazz After Dark, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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King George, 2021
Frith Street, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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It wasn’t me, 2021
St. Anne’s Court, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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Histrionic Borderlines, 2020
Trisha’s Bar, Soho, Londres
40X40 cm – Edition de 3
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Innocence, 2021
Newington Green, Londres
40X40 cm – Edition de 3
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Photosphère, 2020

Photosphère I, 2020
Chinatown, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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Photosphère III, 2020
Brewer Street, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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Photosphère V, 2020
Broadwick Street, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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Photosphère II, 2020
Shaftesbury Avenue, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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Photosphère IV, 2020
Charing Cross Road, Soho, Londres
60X40 cm – Edition de 3
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Biographie

Lenny (né Leonardo Di Lorenzo,  Rome, Italie, 1977) est un artiste basé à Londres ayant suivi les traces de son grand-père, directeur de la photographie pour films et documentaires, après une formation de musicien depuis son plus jeune âge.

En fait, Lenny a plus de vingt-cinq ans d’expérience dans la création musicale. D’abord compositeur pour la société de production de télévision suisse Polivideo SA, il s’installe à Londres où il développe son propre langage, mêlant sa sensibilité italienne à la réalité multiculturelle de la capitale anglaise.

Lenny pense, qu’au XXIème siècle, la musique et les images sont inextricables, choisissant de s’exprimer avec les deux médiums, s’en inspirant à la fois et les mixant dans sont art. La musique de Lenny a été jouée dans certaines des meilleures salles et institutions du monde, telles que le Blue Note, le Ronnie Scott’s Club, le 100 Club, le California Institute of Technology, le MGM Grand à Las Vegas, l’Auditorium Parco Della Musica à Rome ou encore le Teatro Grande de Brescia en Italie. Sa musique télévisée a également été présentée dans de nombreux programmes diffusés par la BBC, Channel 4, RSI, NowThis, RAI, PBS, TLC.

Son travail photographique s’est notamment développé sous l’influence des grands réalisateurs du cinéma italien, tels que Federico Fellini, Ettore Scola et Mario Monicelli, mais aussi l’éducation artistique que Lenny a reçue dans son milieu familial. La vision de Lenny tente de conjuguer la réalité et le surréalisme, à la recherche d’atmosphères filmiques et oniriques, de visages et de personnages issus de la vie quotidienne.

Il vit et travaille à Londres.

Biographie